Récits
Récit d'infidélité : le jeu de l'amant d'un soir
Camille et Théo sont ensemble depuis dix ans. Ce soir, ils rejouent leur première rencontre — et Camille est censée repartir avec un inconnu. Une histoire de sexe et de faux cocu, entre adultes très consentants.

Il y a des soirs où l'on décide d'être quelqu'un d'autre. Pas par lassitude — Camille et Théo s'aiment comme au premier jour, dix ans après — mais parce que le désir, quand on le connaît par cœur, réclame parfois qu'on lui invente un détour. Ce soir-là, le détour avait un nom de code : l'amant d'un soir.
La règle était simple, posée la veille entre deux cafés, en riant à moitié. Camille irait seule au bar de l'hôtel. Elle serait une femme sans alliance, sans histoire, libre. Théo arriverait plus tard, s'assiérait à trois tabourets d'elle, et devrait la séduire comme s'il ne l'avait jamais touchée. Elle, de son côté, avait le droit de résister. De faire semblant d'hésiter. De jouer celle qui trompe — sans tromper personne. Une histoire de sexe où le cocu, c'est lui, et où lui adore ça.
Le bar
Elle était arrivée la première, exprès. Robe noire fendue, talons qu'il ne lui connaissait pas, un rouge à lèvres plus sombre que d'habitude. Quand Théo poussa la porte du bar, il la vit de dos, penchée sur son verre, une mèche échappée de son chignon, et il eut ce vertige idiot : je ne la connais pas, cette femme, et j'ai très envie d'elle. C'était exactement le but.
Il commanda, laissa passer une minute, puis :
« On dirait que vous attendez quelqu'un.
— Peut-être, dit-elle sans le regarder. Peut-être que non.
— La deuxième option m'arrange davantage. »
Elle tourna la tête. Le sourire qu'elle lui offrit n'était pas tout à fait le sien : plus lent, plus dangereux, celui d'une inconnue qui sait qu'on la désire et qui prend son temps. Théo sentit son cœur cogner comme à vingt-cinq ans. Ils parlèrent. De rien, de tout, de villes où ni l'un ni l'autre n'avait vécu. Elle mentait avec un aplomb qui le troubla — une biographie entière inventée entre deux gorgées de vin. Il jouait le prédateur poli ; elle jouait la proie qui choisit. Sous le comptoir, sa cheville frôla la sienne, se retira, revint. Un ballet de « et si ».
« Vous savez, finit-elle par dire en posant deux doigts sur son avant-bras, je suis censée appartenir à quelqu'un.
— Je sais, murmura-t-il, et le mot appartenir lui fit un effet qu'il n'avait pas prévu. C'est précisément ce qui me plaît. »
Elle rit, d'un rire grave. La frontière entre eux — celle du jeu, celle de la vérité — commençait à devenir délicieusement floue.
La chambre
La montée dans l'ascenseur fut un supplice tendre. Ils se tenaient à distance réglementaire, deux étrangers convenables, et pourtant l'air entre eux était chargé à craquer. Il regardait sa nuque. Elle regardait leur reflet dans les portes chromées et ne se reconnaissait pas, et c'était grisant.
La porte de la chambre à peine refermée, il la plaqua doucement contre le mur — juste assez pour qu'elle le sente décidé, jamais assez pour qu'elle ne puisse dire non.
« Dis-moi d'arrêter, souffla-t-il contre sa gorge, et j'arrête.
— N'arrête surtout pas », répondit-elle, et ce fut la première phrase entièrement vraie de la soirée.
Ils s'embrassèrent enfin, et le baiser eut le goût du connu et de l'interdit mêlés : sa bouche à lui, familière depuis dix ans, mais donnée ce soir comme un vol. Elle défit sa cravate en jouant l'empressée coupable ; il fit glisser la fermeture de la robe noire avec une lenteur d'inconnu qui découvre. Dessous, elle avait choisi une lingerie qu'il ne lui avait jamais vue — dentelle sombre, échancrée, pensée pour être trouvée par une main étrangère. Il en resta un instant sans voix.
« Tu t'es habillée pour un autre, dit-il, la voix rauque, entrant dans le rôle jusqu'au bout.
— Pour l'homme qui saurait me prendre », corrigea-t-elle.
Alors il la prit au mot. Il la fit reculer jusqu'au lit, l'y allongea, embrassa chaque centimètre qu'il feignait de découvrir — la clavicule, le creux du ventre, l'intérieur d'une cuisse — pendant qu'elle gémissait le prénom d'un amant sans nom, celui qu'ils avaient inventé ensemble et qui n'était que lui. Sur la table de nuit, elle avait glissé, avant son arrivée, un petit stimulateur discret, un galet de silicium tiède qu'ils gardaient pour les grands soirs. Il le prit, le posa là où il fallait, et le souffle de Camille se brisa. La comédie de l'infidélité se dissolvait dans quelque chose de bien plus honnête : deux corps qui se connaissent trop pour se rater et se désirent assez pour se surprendre encore.
Elle le renversa, reprit l'ascendant — la proie devenue chasseuse. À califourchon, les mains à plat sur son torse, elle le regarda dans les yeux et laissa tomber, enfin, le masque de l'inconnue :
« C'est toi que je trompe avec toi. »
Il rit, puis ne rit plus du tout, parce qu'elle bougeait, et que le jeu et l'amour venaient de fusionner en une seule chose brûlante. Ils basculèrent l'un dans l'autre longtemps, sans plus feindre, jusqu'à ce que la chambre entière semble retenir son souffle et le relâcher d'un coup.
Après
Plus tard, emmêlés dans les draps froissés, la lampe encore allumée, ils reprenaient leurs vrais visages.
« Alors, demanda Théo, cheveux en bataille. Il embrasse bien, ton amant ?
— Épouvantablement bien, dit Camille en se lovant contre lui. Je crois que je vais le revoir. Souvent. »
C'est tout le secret des récits d'infidélité qu'on aime se raconter à deux : la tentation ne mène nulle part ailleurs qu'au même lit, mais elle le rallume comme au premier soir. Le fantasme du cocu, entre partenaires consentants, n'est pas une trahison — c'est une déclaration déguisée en aventure. On joue à se perdre pour le plaisir de se retrouver.
Si vous lisez d'autres histoires du Journal, celle sur les jeux de rôle en couple prolonge exactement cette idée : inventer un scénario pour redécouvrir l'autre.
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